Perte d’Autonomie : Quelles conséquences pour un scénario du « Laisser Faire » ou si l’on ne change rien ?

La prise en charge de la dépendance risque d’être mise sous forte pression dans un futur proche. D’une part, le nombre de personnes âgées dépendantes augmentera et d’autre part, les ressources se réduiront, en raison notamment du déficit attendu de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA). Les Ehpad, déjà fragilisés, pourraient voir leur situation se détériorer encore
davantage, faisant des questions de sous-financement et de coûts de la dépendance des enjeux importants dans les années à venir.

Dans ce contexte de vieillissement accéléré de la population française, cette étude propose une modélisation prospective fondée sur un scénario de « laisser faire » en matière de dépendance. Ce scénario, construit à partir des données de l’enquête EHPA 2023 et des projections du modèle LIVIA, consiste à figer le système de prise en charge tel qu’il fonctionne aujourd’hui (structures, nombre de places en Ehpad, modes de financement ou répartitions par lieu de vie), tout en faisant évoluer le nombre de bénéficiaires jusqu’en 2050 selon les projections démographiques attendues. L’objectif est de mesurer les conséquences qu’entraînerait l’absence de réforme, à travers une estimation des coûts, des besoins en personnel et une évaluation d’autres difficultés susceptibles de survenir.

Nous observons logiquement, dans un premier temps, une augmentation du nombre de personnes prises en charge à domicile, mais également une aggravation du niveau de dépendance des résidents en Ehpad, en lien avec la politique domiciliaire promue par les pouvoirs publics. Les personnes les plus dépendantes sont davantage orientées vers les établissements, étant donné l’hypothèse de gel des créations de place. Ainsi, les résidents présentant les profils les plus lourds (GIR 1 et 2) passent de 55 % à 59 % des résidents en Ehpad en 2030. Ils représenteraient même 76 % en 2050, le reste des résidents étant majoritairement des personnes présentant des troubles neurocognitifs avec une dépendance de niveau GIR3. Le nombre de résidents en établissement progresserait de 573 034 en 2023 à 594 668 à partir de 2030, sous le seul effet du retour du taux d’occupation à son niveau normal, le nombre de places restant constant ; le nombre de personnes prises en charge à domicile augmenterait quant à lui de plus de 540 000 d’ici 2050, soit une augmentation d’environ 60 % par rapport à aujourd’hui. Notre scénario prévoit une hausse des coûts globaux, financeurs publics et privés/assurés compris, de 4,8 milliards d’euros en 2030 par rapport à la situation de 2023, et de 10,7 milliards en 2050, dont 9,7 milliards pour les seuls financeurs publics. L’augmentation la plus significative concernerait la CNSA, avec une progression des coûts de 4,6 milliards d’euros, soit une augmentation de +27% par rapport à aujourd’hui. De même, les besoins de financement de l’APA augmenteraient de 1,35 milliard en 2030, puis de 3,3 milliards en 2050. Les besoins en personnel suivraient également cette tendance, avec entre 200 000 et 250 000 ETP supplémentaires (établissements et domicile confondus) nécessaires en 2050 par rapport à leur niveau de 2023.

Enfin, le scénario du laisser-faire met en lumière d’autres difficultés, telles que la hausse probable du coût d’hébergement en Ehpad, qui se traduirait par une augmentation marquée du taux d’effort pour les plus modestes et pourrait exclure une part croissante des personnes nécessitant pourtant une prise en charge. Il met également en exergue les vulnérabilités déjà observées en Ehpad, qui devraient s’aggraver : difficultés de recrutement, conditions de travail dégradées, proportion plus importante de résidents atteints de troubles neurocognitifs. En outre, ce scénario repose sur l’hypothèse d’un « virage domiciliaire » sans encombre, avec une répartition des personnes en Ehpad selon le degré de dépendance, une hypothèse loin d’être garantie. D’autres tensions pourraient alors émerger, telles qu’un report des soins vers les aidants ou les urgences, alors que  leurs services sont déjà saturés, une hausse des risques de maltraitance, et une prise en charge à domicile qui deviendrait donc très difficile à assurer.

La problématique du non-recours constitue également un enjeu majeur : en 2050, près de 30 % des seniors dépendants ne bénéficieraient pas de l’APA. L’absence de prise en charge viendrait alourdir d’autant plus le coût social supporté par le reste de la société. Le système de prise en charge dans son ensemble, c’est-à-dire les Ehpad et la prise en charge à domicile, nécessiterait ainsi des financements accrus et des réformes d’importance afin de rendre plus pérenne son organisation et améliorer sa lisibilité pour répondre aux besoins croissants du futur. Le risque étant, sinon, d’être saturé, contraint d’exclure les plus modestes, et de faire face à une dégradation progressive des conditions de prise en charge.

 

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